© Henri Pornon

Questions posées par toute tentative d’inventaire des lieux sacrés

 

Il convient de signaler quelques écueils quand on souhaite dresser des inventaires des lieux sacrés.

 

Le premier concerne la confusion courante entre religion et spiritualité. Bien que les religions institutionnalisées aient tendance à considérer qu’elles sont les seules détentrices des démarches et pratiques spirituelles, il convient d’élargir la notion de spiritualité au–delà de ces religions, même si la solution de facilité serait de se focaliser sur la géographie des religions « officielles ». 3 exemples nous semblent significatifs et peuvent être parfois problématiques :

  • Les pratiques chamaniques sont le plus souvent associées à des sites naturels non répertoriés et non référencés. Il s’agit pourtant de pratiques spirituelles, Mircea Eliade ayant mis en évidence le lien entre chamanisme et sacré, mais le recensement de ces lieux est très difficile à réaliser.
  • La mouvance « new age » a remis à l’ordre du jour ou réinventé des rituels dont le caractère sacré ne fait aucun doute pour ses pratiquants. C’est par exemple le cas des cérémonies druidiques. Doit-on considérer les lieux hébergeant ces pratiques comme des sites sacrés ?
  • Les temples maçonniques et autres lieux de pratiques rituelles ésotériques sont également considérés par leurs adeptes comme des lieux sacrés, ne serait-ce que parce qu’une tenue de loge maçonnique commence dans tous les cas par « sacraliser le temple » à l’aide du rituel d’ouverture et qu’ils sont au minimum sacrés dans la stricte définition de séparation du sacré et du profane (les profanes sont tenus à l’écart du temple maçonnique pendant une tenue).

 

Ces trois exemples posent donc deux questions :

  • Peut-on considérer les sites concernés comme des sites sacrés ? Il est difficile d’avoir une réponse exclusive (au sens propre d’une réponse qui exclut) à cette question : elle reviendrait forcément à exclure toutes les pratiques spirituelles ne relevant pas des religions institutionnalisées. Certains pourront objecter qu’on pourrait ainsi considérer des lieux de pratiques sataniques et de magie noire comme des lieux sacrés (faut-il rappeler aux complotistes et détracteurs de la franc-maçonnerie que les temples maçonniques n'accueillent pas de pratiques sataniques ou de magie noire ?). Il convient donc de s’en tenir à la définition du sacré proposée par Mircea Eliade, suffisamment inclusive pour accueillir toutes les pratiques rituelles sacrées, mais pas les pratiques occultes relevant plutôt de la magie noire ou du satanisme.
  • Si oui, comment peut-on en faire le recensement ? C’est en effet une véritable difficulté, car les inventaires réalisés par les uns ou les autres (Voir par exemple les ouvrages : « Les sanctuaires du monde » sous la direction de Matthieu Grimperet ou « 1000 lieux sacrés » de Christoph Engels) mettent plutôt en valeur les sites des religions institutionnalisées (judaïsme, bouddhisme, christianisme, islam, hindouisme, shinto’isme, etc) au détriment des pratiques animistes ou chamaniques, plus diffuses et pas toujours focalisées sur des lieux précis. On connaît cependant des lieux sacrés des cultures animistes africaines, ou des aborigènes d’Australie pour ne citer qu’eux. Certaines pratiques spirituelles moins organisées que les religions traditionnelles peuvent donc avoir sacralisé des lieux sans forcément construire un temple ou un dispositif pérenne particulier. On sait par exemple que les lieux de spiritualité des celtes étaient souvent des arbres au sommet des collines : si un temple romain n’a pas été érigé au sommet de la colline (comme c’est le cas pour la colline de Fourvière à Lyon), on a le plus souvent perdu la trace du lieu de culte.

 

Un deuxième écueil serait de ne se focaliser que sur des lieux anciens ou de confondre l’intérêt patrimonial ou architectural des sites (églises romanes, temples bouddhistes anciens comportant des fresques murales d’époque) avec leur intérêt spirituel. Il y a dans l’inventaire des sites connus depuis plusieurs millénaires comme certaines ziggourat du proche orient, des sites plus récents ayant vu se succéder plusieurs lieux de culte et toujours en activité (cathédrales et églises construites sur des temples romains et toujours utilisées comme lieux de culte), mais aussi des lieux de cultes aujourd’hui désaffectés (anciennes chapelles transformées en lieux culturels) ou peu utilisés (temples d’Angkor au Cambodge dans lesquels les flux de touristes sont très largement supérieurs aux flux de pratiquants bouddhistes venant prier le Bouddha), enfin des lieux plus récents (par exemple les nouveaux lieux de dévotion catholique construits au XIXème et au XXème siècle, comme Lourdes, ou Notre Dame de la Salette). Le critère est donc autant l’usage de ces lieux que leur ancienneté historique ou la connaissance de pratiques. D’une part, on ne connaît pas l’histoire de ces lieux, d’autre part, leur émergence entraîne souvent un afflux important de pèlerins et de fidèles des religions ou des autres démarches spirituelles.

 

Une autre question déjà évoquée concerne l’inclusion de  divers sites préhistoriques dans ces lieux sacrés. Si on ne peut contester l’usage de sites historiques ou récents pour des pratiques religieuses ou spirituelles, d’autres sites posent question : les mégalithes et alignements mégalithiques comme Carnac ou Stonehenge accueillaient-ils des pratiques rituelles, ce qui permettrait de les considérer comme des sites sacrés ? La même question se pose pour les cercles de médecine rencontrés dans plusieurs pays du monde, en particulier en Amérique, ou pour les peintures murales préhistoriques telles que la Grotte Chauvet ou Lascaux.

 

Une approche conforme aux canons scientifiques actuels aurait donc probablement éliminé tous les lieux dans lesquels la pratique religieuse n’est pas « scientifiquement prouvée », ce qui est le cas des sites mégalithiques (notamment alignements de dolmens et de pierre dressées tels que ceux de Carnac ou de Stonehenge), des grottes préhistoriques comportant des peintures (Lascaux et la Grotte Chauvet sont les plus célèbres en France, mais on en trouve dans de nombreux pays) et d’autres sites, notamment les cercles de médecine des indiens d’Amérique, les cercles de pierres des îles britanniques et autres figures surprenantes comme les lignes de Nazca au Pérou ou le cheval d’Uffington en Angleterre. L’idée que les peintures préhistoriques avaient une fonction chamanique, magique, ou rituelle n’est qu’une hypothèse, vigoureusement combattue par certains scientifiques, mais défendue par d’autres spécialistes de la préhistoire : la comparaison des thèmes abordés avec les pratiques chamaniques actuelles est un argument de ceux qui comme Jean Clottes, défendent l’hypothèse du caractère sacré de ces peintures (voir son ouvrage : "Pourquoi l’art préhistorique ?"). Les études récentes d’archéo-astronomie montrent que l’orientation et la disposition des pierres de nombreux sites tels que Stonehenge permettaient de visualiser des événements astronomiques  et des dates particulières de l’année (solstices, équinoxes, positions particulières du soleil, de la lune ou d’étoiles, prévision des éclipses, voir les ouvrages : "L’astronomie des anciens" de Yaël Nazé ou "Géométrie céleste : comprendre la signification astronomique de sites anciens" de Ken Taylor). Cela ne suffit pas à en faire des lieux de culte, mais l’hypothèse que les hommes de cette époque vivaient dans un monde où le sacré n’était pas séparé du profane conduit à envisager que l’astronomie, l’astrologie et les pratiques rituelles aient pu être associés.

 

Il conviendrait à ce propos de rappeler que la société sécularisée dans laquelle le religieux et le profane sont séparés est très récente (depuis la Renaissance) et très localisée (en Occident) : dans le reste du monde (en Orient notamment) et en Occident, jusqu’à la Renaissance, le monde, la nature et l’homme sont habités par le sacré. Au-delà des sites encore en activité (spirituelle) et de ceux dont l’Histoire nous confirme qu’ils ont été actifs, nous avons essayé, conscient des risques que cela comporte, d’étendre notre inventaire à tous les lieux dont on peut penser qu’ils ont accueilli de telles pratiques.

 

Notre but n’est par ailleurs pas de qualifier ces sites d’un point de vue spirituel, en regard des pratiques qu’ils ont accueilli : même si les sites mayas ou incas accueillant des sacrifices humains entrent difficilement dans notre vision du religieux ou du spirituel, le simple fait qu’ils aient accueilli un culte aux divinités sud-américaines de l’époque justifie qu’ils soient pris en considération.

 

Un autre écueil serait d’adopter un point de vue quantitatif en comparant le nombre de lieux de cultes entre les pays ou les continents : ce serait une erreur pour plusieurs raisons. D’une part, certaines civilisations ont eu plus que d’autres le souci de construire et matérialiser durablement ces lieux (civilisations indo-européennes), et elles ont laissé de nombreuses traces. D’autres sacralisaient la nature ou utilisaient des sites naturels exceptionnels : il existe beaucoup de moins de vestiges de leurs sites sacrés, qui ne sont parfois évoqués que dans la mythologie. Certaines ont construit en pierre, matériau durable, mais d’autres ont construit avec des matériaux plus fragiles (boue, bois) et il reste peu ou pas de vestiges de leurs lieux de culte. Enfin, les aléas climatiques (inondations, tempêtes, cyclones) ou sismiques (tremblements de terre, activité volcanique) ne facilitent pas la conservation des sites dans certaines régions du monde.